En transit

Quelle émotion, ma première publication ! Ci-dessous un texte que j’avais rédigé pour un concours de nouvelles (j’ai dû le perdre, je n’en ai jamais eu, de nouvelles…). Inspiré par des faits réels (au moins au début…). Bonne lecture !

– It’s not allowed

– But it’s duty free ! You can see, not open !

– It’s not allowed, sorry.

F. réprima une forte envie d’envoyer balader la douanière, son supérieur, et toute l’armada de collègues attirée par la discussion.

Il fallait cependant se rendre à l’évidence : la vendeuse du duty free de Narita n’avait pas été très sérieuse. En toute logique, elle aurait dû lui demander s’il prenait un vol direct et, vu la négative, lui sceller le sac contenant la bouteille de Yamakasi, 12 ans d’âge. Tel que c’était parti, la bouteille de whisky avait de très fortes chances de finir dans le fond du container gris placé au bout du tapis roulant, en compagnie de toutes les mini-bouteilles de vin distribuées dans l’avion, que bon nombre de passagers espéraient pouvoir passer sans encombre. Mais la douane de Dubaï ne plaisante pas : un liquide dans un contenant de plus de 100 ml est ce qu’il y a de plus efficace pour détourner un avion, c’est bien connu.

Le plus rageant était de savoir qu’il y avait très certainement exactement les mêmes bouteilles à quelques mètres de là, dans les boutiques duty free du cru. Ne tenant plus devant la mauvaise volonté évidente des douaniers, F. eut soudain une révélation : si la bouteille ne pouvait aller plus loin, soit. Mais pas question de laisser son contenu à n’importe qui, c’était une question de principe. A défaut d’Yvan, destinataire initial du cadeau, ce serait lui qui en profiterait ! Vu le caractère du bonhomme, il valait mieux lui dire que la bouteille avait au moins servi à quelque chose. Et comme de toute façon ils l’auraient bu ensemble…

F. rassembla donc rapidement toutes ses affaires et, devant les douaniers bouche bée, empoigna la bouteille pour repasser sous le détecteur de métaux. Pas de bip, finalement il n’aurait pas dû enlever sa ceinture tout à l’heure, ça lui aurait évité de craindre de voir son pantalon tomber en courant…

Visiblement, les douaniers ne tenaient pas plus que ça à le rattraper, ils savaient certainement qu’il repasserait de toute manière entre leurs griffes. Heureusement, la zone de transit de l’aéroport était assez étendue et disposait de nombreux fauteuils et banquettes. L’attente est une des activités les plus courantes dans un aéroport, donc logique de prévoir le matériel pour.

F. choisit un endroit semblant un peu à l’écart (tout du moins un peu éloigné des zones de passage) et se cala dans le fauteuil métallique. Religieusement, il ouvrit l’emballage et sortit la bouteille. Il avait 5 heures à attendre, ça devrait largement lui suffire pour en profiter un peu. Pas question de tout boire, bien entendu, sinon il était bon pour rester plus longtemps que prévu sur place. Mais F. connaissait suffisamment ses propres limites pour savoir jusqu’où aller: 20 gorgées, pas plus.

La première gorgée, comme de coutume, fut la plus brutale. Au début, le feu de l’alcool prenait toujours le pas sur le goût et les arômes. Ensuite, le palais et les papilles habituées montraient beaucoup moins de réticence à apprécier le doux breuvage.

La deuxième gorgée fut en effet infiniment plus amicale. Les Japonais, à défaut de bien conseiller leurs clients au duty free, savaient y faire en whisky. Le tout était de ne pas aller trop vite, à la fois pour bien déguster et apprécier la chose, mais aussi pour pouvoir garder le contrôle.

F. se dit qu’il devait faire une pause quand il s’aperçut qu’il avait perdu le compte des gorgées. Pas bien grave, il se sentait confiant, serein et bien content de ne pas avoir laissé la moindre goutte à ces satanés douaniers. Il fut pris d’un fou rire en s’imaginant repasser devant eux, en leur montrant la bouteille vide, et pourquoi pas d’autres choses (son pantalon avait vraiment du mal à tenir sans ceinture…). Il gloussa encore en voyant les réactions des passagers qui débarquaient interloqués, le voyant s’arsouiller tranquillement. L’engourdissement confortable qui l’envahissait le comblait d’aise.

L’immobilité n’allait pas de pair avec l’ivresse chez F. Aussi il se leva, plus péniblement qu’il ne l’aurait cru, pour dégourdir un peu ses longues jambes. Dans le brouillard qui avait envahi le hall de l’aéroport, il entendit alors une faible musique, aux sonorités orientales. Bizarrement, cela semblait provenir d’une grande affiche proche, qui couvrait un large pan de mur. Serrant vaillamment le goulot de sa bouteille, F. s’en approcha, en espérant que l’image serait plus nette de près. Il devina une publicité pour les merveilles de l’Orient, riche en camélidés, sables, minarets, souks et danseuses du ventre.

F. ne fut pas le moins du monde surpris lorsque l’un des chameaux lui adressa la parole :

– Alors, on prend du bon temps ? dit-il avec un clin d’œil appuyé par ses longs cils

– Faut bien le passer, le temps, alors autant qu’il soit bon !

– Ça te dirait de profiter au mieux de ton passage ici ?

– Vu que ma bouteille n’est qu’à moitié entamée, j’ai encore un peu de marge. Qu’est-ce que tu proposes ?

– Monte, tu vas vite comprendre.

Le chameau eu la gentillesse de s’agenouiller pour se laisser enfourcher par F., qui était tout de même un peu surpris qu’il parle aussi bien français.

L’animal le rapprocha très nettement des danseuses du ventre, comme il l’espérait. La musique monta progressivement en volume, pour atteindre un niveau tout à fait honorable et plaisant. F. se laissa alors emporter par le flux des danseuses, autour du feu de joie allumé à même le sable. La nuit était tombée en cachette, ce qui ne rendait l’ambiance que plus chaleureuse et festive. Le seul souci de F. fut de ne pas perdre sa bouteille.

Sentant une main douce mais ferme lui secouer l’épaule, F. se réveilla péniblement. Manifestement, l’avion venait d’atterrir à Roissy. La bouche pâteuse, F. se demanda comment il était arrivé là. Ses souvenirs s’arrêtaient au moment où l’une des danseuses (la plus jolie, forcément), lui avait pris la main et l’avait emmené à l’écart, pour lui donner une pièce à deux faces, « en souvenir de moi », lui avait-elle dit en japonais.

En tirant sa valise dans les couloirs de l’aéroport, F. se dit que c’était la première fois qu’un excès de whisky lui laissait un trou noir aussi important. Comment il avait passé la douane, réussi à trouver le bon quai d’embarquement et à la bonne heure, il ne le saurait jamais. Il regrettait juste de ne pas avoir vu la réaction des douaniers…


Au café de la gare TGV de Roissy, le serveur se fit brutalement appeler par son patron.

– Il ressemblait à quoi, ton dernier client ?

– Ben, un grand type, avec une tête de déterré. On aurait dit un de mes potes après une rave.

– Déterré ou pas, il t’a refourgué cette merde ! Quand je te dis de faire attention à la monnaie !

L’homme balança une pièce sur le comptoir. En la regardant de plus près, le serveur vit qu’elle avait deux faces identiques.

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